Al Pacino: un acteur qui ne joue pas!

Al PacinoLe plus souvent à Hollywood, la légende veut que les acteurs commencent comme des toréros et des boxeurs. Petits rôles, galères, chômage, il faut en baver pour s’imposer. Lui, il est entré dans le cinéma par la grande porte des studios. Dès « Le parrain », son second film (vous le retrouvez sur Antenne 2 dans une version de neuf épisodes), Al Pacino a frappé fort. Du jour au lendemain, le voilà nominé aux Oscars, à la une des journaux, et le star-système s’en empare. « Scarface », remake réussi ou non, c’est d’abord une extraordinaire interprétation d’Al Pacino, un gangster cynique et violent. Bien sûr, il y a Dustin Hoffman (certains les confondent à cause de leur ressemblance physique), Robert de Niro (la même façon de préparer leur personnage), Robert Redford (mais il est blond et beau). Qu’importe, Al Pacino est peut-être le plus grand comédien américain actuel. Difficile de le cerner. L’homme parle peu. Ses interviews se comptent sur les doigts de la main. Anonyme avec sa gueule passe-partout, il préfère vivre en solitaire dans un appartement minable de Manhattan plutôt que dans une villa avec piscine à Beverly Hills. Même à New York, il se méfie des journalistes. Alors, depuis quelques mois, Al Pacino s’est installé dans une maison de campagne à quarante minutes de la mégalopole. En contrebas de son refuge coule l’Hudson River. Petit, le regard fiévreux, les traits tirés, Al Pacino est le portrait craché de ces descendants d’immigrés italiens qui ont investi le South Bronx. Ce quartier où il a passé son enfance. Fils unique d’une famille d’origine sicilienne, il est élevé, après le divorce de ses parents, par sa mère et ses grands-parents. Chouchouté, couvé, on l’oblige à porter de beaux vêtements en toutes circonstances. Ses copains du Bronx. des « durs à cuire ». le surnomment « le petit gommeux » à cause de son allure bon chic, bon genre. Reste qu’elle lui évitera la délinquance. Mais il souffre des attaques des autres gosses. Il se retrouve seul. Au lieu de s’ennuyer, il joue dans de nombreux spectacles organisés à l’école. Sa mère est ravie. Elle le pousse à s’inscrire à la High school of performing art de Manhattan. Le garçon, vif, sensible, goûte aux joies de la liberté. En même temps, il exerce divers petits métiers (laveur de voitures, vendeur de hamburgers) pour payer une partie de ses cours, Al change d’école et s’inscrit cette fois chez Herbert Berghof. Avec ce professeur d’art dramatique, Al débute sur les planches de théâtres d’avant-garde. Il fait son apprentissage de comédien avec une conscience de réussir qui étonne ses camarades. En 1966, il entre chez Lee Strasberg dans le célèbre Actor’s studio. Sur les traces de Marion Brando, James Dean, et d’autres, il apprend à « construire le personnage de l’intérieur » Le pensionnaire éclatera très vite, deux ans plus tard, dans « The lndian wants the Bronx », présenté off Broadway. Il récidive avec son interprétation d’un drogué psychopathe dans « Doesatiger wear a necktie ? ». Bonnes critiques, récompenses pour la performance de l’acteur, le voilà déjà connu des gens du métier. Précisément, Martin Bregman, un imprésario de renom, l’a remarqué sur scène. Conquis, il lui propose un contrat dans son écurie, « Faire la connaissance de Martin Bregman a été déterminant pour ma carrière, confia plus tard Al Pacino. Il ne s’est pas contenté de son rôle d’agent, de faire le tampon entre les contractants et moi, mais il m’a aussi sagement guidé dans mes choix ; c’est à lui que je dois d’avoir tourné dans « Panique à Needle Park ». « Le parrain », « Serpico ». Il a été mon gourou . Le manager sent toute l’ambiguïté du personnage cinématographique d’Al Pacino. Antithèse de la vedette made in Hollywood. Timide, réservé, il peut donner libre cours à son instinct et devenir flamboyant à l’écran. Al est engagé par le .photographe Jerry Schatzberg pour jouer le drogué à l’héroïne de « Panique à Needle Park » (1971). En haut de l’affiche pour un premier film, il descend la pente de la mort, mais démontre qu’il appartient à la race des grands. Francis Ford Coppola fait appel à ses services pour « Le parrain » (1972). La Paramount s’y oppose. Le réalisateur maintient son choix pour qu’il soit Michael Corleone. Face à lui : Marion Brando la superstar, le mythe, le parrain. Al Pacino l’admire. « Je me souviens de la première fois où j’ai vu « Sur les quais », il fallait que je le voies encore et encore. Je ne pouvais pas bouger, je ne pouvais pas quitter la salle, je n’avais rien vu de pareil ». Brando sur le plateau l’aidera pour toutes les scènes. Résultat : « Le parrain » est un succès au box-office et surtout permet à Pacino de remporter sa première nomination aux Oscars. L’acteur a désormais la gloire. Il a aussi trouvé son profil: un partage indécis entre l’action et l’introversion, l’innocence et la violence. Une certaine délectation à s’engager dans des missions sans retour : une nouvelle frontière avec « L’épouvantail » de Jerry Schatzberg (1973), un paumé aux côtés de Gene Hackman ; un flic marginal dans les bas-fonds, avec « Serpico » de Sidney Lumet (1974). Avec la même délectation pour tout ce qui n’est pas facile, il interprète un gangster minable, bisexuel, détraqué, dans « Un après-midi de chien » de Sidney Lumet (1975). Il travaille comme un fou. « Il n’est d’autre bonheur que la concentration. A ce moment-la je suis heureux ». Il jubile ainsi pour « Bobby Deerfield » de Sidney Pollack (1977). Dans la peau d’un coureur automobile, secret, et qui s’humanise au contact d’une leucémique (Marthe Keller), Al Pacino trouve une dimension supplémentaire. Son film préféré, dit-on. « Il y avait des points communs entre Deerfield et moi. Ce qui ne m’a pas facilité la tâche, d’ailleurs ». Toujours mystérieux, il disparaît de l’écran, pour se transformer en jeune avocat impulsif dans « Justice pour tous » de Norman Jewison (1979). Il impose Lee Strasberg, qui fut son professeur à l’Actor’s studio, pour jouer le rôle de son grand-père dans le film. Dans ce parcours parfait, Al reconnaît quand même qu’il s’est quelquefois trompé. Il n’est pas entièrement satisfait de « Cruising » (la chasse) de William Friedkin (1980), dans lequel il s’introduit dans les milieux « gay » de Greenwich Village. Al Pacino2Al émet également des réserves sur son rôle de papa poule dans « Avec les compliments de l’auteur » d’Arthur Hiller (1982). En revanche, il est content de « Scarface ». D’autant qu’il avait envie de faire un remake d’un chef-d’œuvre qui a plus de cinquante ans. « Scarface » m’habitait depuis longtemps. C’est le modèle de tous les polars. Alors que j’étais en Californie, j’ai trouvé sur Sunset Boulevard un petit cinéma où l’on projetait le « Scarface » d’Howard Hawks. Je suis entré et j’ai vu ce superbe film : du vrai sentiment ! Magnifiquement joué par Paul Muni. Et j’ai pensé qu’il serait intéressant de refaire ce film, différemment… J’ai appelé le producteur Martin Bregman qui fut mon agent ». L’idée lui parut intéressante. Le producteur confia au scénariste Oliver Stone les bases d’un script moderne de « Scarface ». Cadre Miami, Floride, 1980 : les immigrants cubains rejoignent leurs familles aux États-Unis. On les surnomme les Marielitos (à cause du port de Mariel, affranchi par Fidel Castro). Parmi eux, Tony Montana, un vaurien ambitieux, sans scrupules, veut réaliser le rêve américain. Le fric, il l’aura. A sa façon : le trafic. de la drogue… Tony Montana, dit le Balafré, c’est Al Pacino. Le comédien. fidèle à sa méthode, s’installe à Miami pour observer les Marielitos. C’était un départ comme une sorte de pot-pourri : je devais utiliser toutes les ficelles que je connaissais. Latin moi-même, j’avais certaines affinités avec le mafioso que j’interprétais. La première chose que je tenais à acquérir, c’était le rythme de la parole, le phrasé. Que ça fasse partie de moi, de mon oreille, de ma bouche. Établir une connection directe entre mon oreille et mes tripes. Je me suis mis à fréquenter les gens qui avaient ce débit-là et cet accent-là ». Côté physique, Al Pacino a le look et la cicatrice du truand Scarface. « Mais on m’a beaucoup aidé. Avec la costumière, la maquilleuse et le coiffeur nous avons eu de longues discussions sur le type d’homme que j’incarne dans ce film. C’était d’ailleurs la première fois que je discutais ouvertement d’un rôle avec d’autres gens. J’ai également été en contact avec un expert de la lutte au couteau et avec un professeur de gym qui m’ont aidé à « fabriquer » le corps que je voulais donner au personnage ». Perfectionniste Pacino ? « Quand je suis sur un projet de film, je rêve du personnage 24 heures sur 24. C’est un travail très dur. Selon les moments, exercer ce métier vous donne de l’énergie ou, au contraire, vous affaiblit. Jouer la comédie est puéril, mais c’est également une responsabilité. C’est joyeux, étrange. diabolique, fascinant, instructif. Pour bien jouer, il faut avant tout apprendre à ne pas feindre ! ». Quand Brian de Palma dit : « moteur ! », Al est fin prêt. A Miami, les policiers du Narcotic bureau, conseillers pour le film, estiment que cela les aidera dans leur lutte contre la drogue. Les organisations d’immigrés cubains s’agitent, pensent que « Scarface » donne une image négative de leur communauté. La production s’inquiète et préfère quitter la Floride pour Los Angeles. A little Tokyo on reconstitue little Havana. Sur un des plus grands plateaux d’Hollywood, on édifie le « Babylon Club » le night-club de luxe qui symbolise la réussite de Scarface. Là où il abuse de la coke. A Montecito, dans le comté de Santa Barbara, on aménage le palais forteresse du caïd. Un terrible orage détruit une partie des décors. Le tournage n’est pas suspendu pour autant. Sur un plateau des studios Universal, Brian de Palma filme Al Pacino dans son incroyable chambre à coucher et dans son bain à remous. Pendant les cent dix-huit jours de tournage, l’acteur reste Scarface. Durant les deux heures et quarante-cinq minutes du film, une fois de plus, Pacino étonne. On lui reproche pourtant l’extrême violence de certaines scènes. « Je ne fais pas une chose parce que je me dis qu’elle va déclencher une polémique et qu’ainsi on va en parler. Je la fais lorsque je peux établir un pont, une passerelle entre le personnage et moi, entre les tourments du personnage et les miens ». Si le cinéma comble Pacino, il avoue que le théâtre lui apporte encore plus de joie. « Je me sens plus concerné par les pièces que je vais monter que par les films que je vais tourner. Je me sens plus à l’aise au théâtre. La pièce est orchestrée avec des mots. Dans un film, il y a des machines et des câbles. Quand vous jouez devant une caméra, elle prend toujours et ne rend jamais ». Tous les soirs dans un théâtre de Broadway, il joue « American Buffalo », excellente pièce de David Mamet (on chuchote que Jean-Paul Belmondo ferait sa rentrée sur les planches dans une adaptation française). Il retourne périodiquement à l’Actor’s studio. « Je m’y sens chez moi, et libre d’y aborder n’importe quel emploi. Il y a toujours eu une ambiance de travail, une vitalité, une fraîcheur extraordinaire. C’est comme une troupe de répertoire où l’on travaillerait gratuitement ». Si tout va bien côté métier, Al Pacino n’a pas vraiment de chance côté vie privée. Il a pourtant séduit Jill Clayburgh, Tuesday Weld, Marthe Keller et Kathleen Quinlan. Cette dernière, qu’on peut voir dans « La quatrième dimension », lui a permis, semble-t-il, de retrouver une vie sentimentale équilibrée. Commentaire d’Al Pacino : « De tout temps, des hommes ont eu des relations difficiles avec des femmes. La réciproque est vraie. Cela fait partie de la vie. Stan Laurel, par exemple, s’est marié six fois, et Liz Taylor a divorcé sept fois… » Bref, il aime le célibat. Al Pacino, 44 ans, 12 films, quelques millions de dollars en banque, est une star (il adore Meryl Streep, Barbra Streisand et Gérard Depardieu) qui malgré tout s’autocritique : « Souvent, j’ai vraiment l’impression d’être un acteur merdique. Je me regarde dans un film et je me dis : pour qui se prend-il pour minauder comme ça, il ferait mieux de prendre un bon bain ».

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